dimanche 21 octobre 2007

Breath

De Kim Ki Duk avec Chang Chen, ZIA, Ha Jung-woo

Kim Ki-Duk Films / Cineclick Asia, Corée du Sud


Respiration est un film sur la rédemption. La rédemption du couple qui vient de se déchirer sous nos yeux et le rachat de Jiang Jin de la faute commise qui lui a valu la peine de mort. Son personnage est incarné à l’écran par l’acteur taïwanais Chang Chen, magnifique dans ce rôle silencieux, parlant uniquement par regards et expressions. La cohabitation sur le plateau de Kim Ki-Duk a été facilité par le fait que les deux voulaient travailler ensemble depuis longtemps et qu’un interprète était présent sur le plateau, mais dans l’ensemble « Chang Chen était si expressif que d’un regard on devinait ce qu’il voulait dire » nous confient les acteurs ZIA et Ha Jung-woo.


Yeon a perdu son mari dans une relation adultère. Entière, passionnée, cette artiste-sculpteur s’éprend alors d’un prisonnier du couloir de la mort coréen. Elle lui rend visite en passant de manière irréaliste les barreaux qui la séparent du bourreau devenu victime. Bourreau car Jiang Jin a tué sa femme et ses enfants dans un accès de folie et s’est endormi à leurs côtés, victime car il s’auto-mutile à mesure que son heure approche. Dans chaque film de Kim Ki Duk on trouve des éléments d’une folie contingente qui écartent les personnages d’une réalité trop étroite pour eux mais les rapprochent d’un idéal poétique. C’est le cas de cette femme Yeon qui offre au prisonnier les quatre saisons en guise de cadeau, l’hiver représentant l’acmé du film et son dénouement dans un magnifique « Tombe la neige » version coréenne. C’est le cas de Jiang Jin lui-même qui se poignarde avec un couteau de plastique que son co-détenu utilise pour dessiner sur les murs de la cellule. Cette représentation d’un univers improbable conduit le réalisateur à négliger la vraisemblance de son récit mais peu importe. Kim Ki Duk est au-dessus de la réalité, il parle de sentiments, d’émotions qui ne peuvent être compris que dans un autre monde, plus spirituel. C’est le défi de ces films. Nous évoquer une spiritualité intemporelle à travers des images profondément charnelles.

15 jours seulement et 10 prises auront été nécessaires pour Kim Ki Duk qui tourne vite, très vite, presque dans la précipitation et qui pourtant « revient chaque jour avec de nouvelles idées, est extrêmement inventif et ouvert d’esprit » nous disent les acteurs. Ha Jung-woo et ZIA avaient déjà travaillé avec lui, notamment sur Samaritan Girl et connaissaient donc son univers et sa manière de travailler. Mais l’acteur principal confesse avoir entièrement fait confiance à Jung-woo après avoir vu ses prestations précédentes : « Je savais pouvoir me reposer sur elle »

Dans ce film où aucun détail n’est négligé (la correspondance des numéros d’immatriculation de la voiture et du détenu, les chutes accidentelles puis intentionnelle de la chemise blanc immaculé qui devient souillée par un pneu de voiture), le voyage que l’on parcourt est celui de Jiang-Jin vers la mort et celui de la famille formée par Yeon, son mari et leur fille vers sa renaissance. Finalement, il aura fallu cette épreuve difficile et intense pour provoquer le retour à la normale, à un bonheur normé par la société. Celui de Jiang-jin, lui, aura été court mais fort, il n’aura pas été supporté par un autre de ses camarades de cellule qui l’aime en silence.

Breath est enfin le film sur l’univers carcéral qui ne se concentre pas sur les conditions d’emprisonnement ou les remords du coupable, il fait la part belle à la vie qui peut encore animer ceux qui n’en auront bientôt plus. A travers un dessin, une photo, une chanson, toute l’émotion de ces êtres devient signifiante et peut ainsi résister à la mort.

Mystere Vic, 12e PIFF, Octobre 2007

3 days to forever

De Riri Riza avec Nicholas Saputra, Adinia Wirasti

Miles Films Productions, Indonésie

Qu’est ce qui nous pousse à prendre une décision et dans quelle mesure cette décision a-t-elle un impact irréversible sur notre vie ? Telle est la question à laquelle devra répondre le spectateur en voyant le dernier Riri Riza « 3 days to forever ». Ce qui apparaît d’abord comme un road-movie sans intérêt relatant les aventures sans conséquences de gosses de riches issus de la haute société indonésienne, prend corps au fur et à mesure pour devenir un récit de voyage initiatique dont le terme, s’il est anticipé n’en est pas moins incertain. Il aboutit à une maturité émotionnelle et intellectuelle des deux héros. Yusuf (Nicholas Saputra) et Ambar (Adinia Wirasti) sont cousin et cousine à l’écran et ils profitent de la vie en fumant des joints, en se shootant à l’ecstasy et en sortant en boîte, tout ceci dans une ambiance bon enfant. Bref le parcours sans histoire de la jeunesse dorée et désoeuvrée de Jakarta, étudiant dans les meilleures universités, et qui, à vivre sans péril ni peur du lendemain, en vient à mener une vie insipide. Les premières scènes du film sont donc plaisantes mais rapidement ennuyeuses. Et on se demande si le voyage entrepris par Yusuf et Ambar en voiture pour rejoindre Jogjakarta où a lieu le mariage de la sœur d’Ambar ne va pas être écourté en chemin.

Au contraire, le scénario prend un malin plaisir, à l’image de ses personnages, à prendre des détours et à se tromper de route, pour emmener le spectateur sur d’autres chemins, plus introspectifs. Les projets de vie d’Ambar sont questionnés, son éducation de gosse de riche aussi. Pour ces jeunes qui entrent dans l’âge adulte, les thèmes de prédilection restent la sexualité, le mariage, l’avenir professionnel mais à l’heure des choix — 27 serait un âge tournant dans la vie, selon Yusuf— ces choix s’imposent douloureusement et malgré l’apparente impression de liberté, le choix des parents reste souvent final. Leur route croise souvent des seconds rôles issus des différentes communautés de l’archipel dont le comportement interroge encore plus les décisions qu’ils s’apprêtent à prendre.

La force de 3 days to forever, c’est presque de créer des non-événements dans la trame du scénario. A maintes reprises, on s’attend à ce qu’un événement, un catalyseur survienne et vienne renforcer la relation qu’on sent mûrir entre les personnages. Mais par le jeu du montage, de la lumière, du ralenti, Riri Riza nous frustre et nous rassure à la fois. L’attachement qu’on sent naître entre les personnages ne trouve pas d’écho à l’écran, du moins pas immédiatement. Mais c’est surtout leur confiance mutuelle et la manière dont ils se voient l’un l’autre qui grandissent. 3 days to forever c’est donc 3 jours en compagnie d’un couple sur les routes d’Indonésie qui mènent à une seule réponse : la vie n’est qu’un éternel questionnement. Nicholas Saputra joue dans ce film un autre jeune premier qui, sans avoir nécessairement grandi, a mûri lui aussi, à l’instar de la relation entre les deux protagonistes. A voir évoluer cet acteur de film en film, on se dit qu’il représente un futur prometteur pour le cinéma indonésien. Il y également Adinia Wirasti qui interprète Ambar, charmante bouille d’actrice qui représente de son côté la nouvelle génération des comédiennes indonésiennes. 3 days to forever est avant tout un film sans prétentions sur les doutes d’une génération mais qu’on prendra plaisir à regarder comme le miroir sans traces d’une société dans laquelle on refuserait d’entrer mais qui s’imposerait d’elle-même. Un voyage au bout duquel on ne voudrait pas arriver mais dont la destination se profilerait inexorablement. Elle s’appellerait « Pour toujours ».

Mystere Vic, 12e PIFF, Octobre 2007