mercredi 7 novembre 2007

Edward Yang

Asian Filmmaker of the Year PIFF 2007

Le 29 Juin dernier, un maître du cinéma nous quittait. Edward Yang, 60 ans a disparu, 7 ans après la sortie de A one and a Two, son dernier film. Le cinéaste taïwanais s’était érigé en chef de file de la nouvelle vague taïwanaise depuis le début des années 80 avec des films comme That day on the beach, Tapei story, The terrorizers ou Mahjong. Il avait reçu les honneurs à Cannes pour Yiyi – A one and a two, un petit bijou cinématographique, qui aura été son film testament. En hommage à cet artiste mémorable, le Festival de Pusan a décidé de bouleverser ses plans et de lui attribuer à titre posthume la récompense de réalisateur asiatique de l’année. Sa veuve et son fils étaient à Pusan pour recevoir cet hommage. Retour sur un quart de siècle d’une carrière qui a marqué le cinéma taïwanais de son empreinte.

Edward Yang est né à Shanghai en 1947. Ses parents fuient la Chine et se réfugient à Taïwan en 1949. Il étudie le génie électrique et se rend aux Etats-Unis pour étudier l’informatique. Il travaille comme informaticien et concepteur systèmes pendant sept années. En 1981, il rentre à Taïwan où commence une carrière de réalisateur qu’il n’arrêtera alors plus. Parmi ses films on compte certains des chefs-d’œuvre du cinéma taïwanais. Le film omnibus In our time en 1982 marque le début de sa carrière où il co-signe une histoire sur le passage du temps et les étapes de la vie. Considéré comme la pose de la première pierre de la nouvelle vague taïwanaise, en quatre tableaux, menant de l’école primaire à la vie en société, ce film décrit ni plus ni moins que le passage à l’âge adulte avec les doutes et les questionnements que cela comporte. Edward Yang réalise la seconde partie Expectation sur une jeune collégienne qui doit affronter les changements de son corps et son désir ambigu qui naît pour un surveillant. Mais tandis qu’elle s’apprête à avouer son amour, sa sœur aînée la devance. Déjà dans ce film, Edward Yang explore les souffrances physiques et sentimentales des relations humaines et fait d’Expectation un précurseur de A bright Summer day.

Dans That Day on the beach qu’il réalise en 1983 et considéré par beaucoup comme son premier film, il dépeint la vie maritale à l’aune des questionnements d’une femme face à la disparition de son mari. Ce film qui voit aussi débuter Christopher Doyle à la caméra, très loin de ses expérimentations futures, dans un classicisme presque pudique marque véritablement l’avènement d’une nouvelle vague avec ses préoccupations psychologiques, sa vision moderne du couple et l’influence de l’Occident sur la société taïwanaise. Dans une société qui fut très traditionnelle et marqué par le patriarcat, Edward Yang aborde déjà ses thèmes de prédilection : la difficulté pour une fille de s’émanciper devant cette figure du père omnipotent, l’impossibilité de concilier vie de couple et vie professionnelle dans le Taïwan des années 80, c’est une vision assez acide et réaliste de la vie mais qui laisse toutefois le recul nécessaire à des moments de réflexion. A travers de multiples flashes-back et un fil conducteur, les retrouvailles de Jia-Li (Sylvia Chang) dont le mari a disparu et de son amie devenue pianiste célèbre (Hu Yin-Meng), le film et les deux femmes reviennent sur les couples qui se sont formés, leurs positions de femmes et d’amantes vis-à-vis des traditions, comment mûrir en tant que femme dans la société contemporaine. Par la musique, le rock, le tango, la danse, en dépeignant les amants et les maîtresses par quelques côtés aujourd’hui has been dans la mode vestimentaire, les voix, les coupes de cheveux mais très en phase avec l’époque, le réalisateur dénote l’évolution dans les mentalités qui a suivi la libération des mœurs aux Etats-Unis et s’est poursuivie jusqu’à Taïwan. Focalisant la caméra sur les femmes, Edward Yang donne une autre tonalité à son sujet abandonnant lui aussi une tradition taïwanaise qui consistait à faire des femmes des figures passives et contemplatives. Edward Yang brise ainsi la lame de fond institutionnelle qui faisait foi dans le cinéma taïwanais pour qu’une nouvelle vague vienne naître sur les rivages de l’île. Des films où les femmes tiendraient le premier rôle.

En 1985, avec Taipei Story, le réalisateur s’appuie encore un peu plus sur la vampirisation de la métropole Taipei qui engloutit à la fois un jeune homme voué à une grande carrière de joueur de base-ball et sa petite amie qui lui échappe, emporté par le tourbillon de sa carrière. La ville infernale et inquiétante est représentée comme un danger plutôt qu’une opportunité. Dans ce film il fait jouer Hou Hsiao Hsien qui est également co-scénariste. Un an plus tard, en 1986, Yang récidive en racontant l’histoire d’une fille qui, pour échapper à la police, se jette d’une fenêtre. Un passant lui vient en aide puis des histoires s’entremêlent. La fille enfermée dans sa chambre, passant des coups de fil anonymes en prétendant être la maîtresse d’un homme jusqu’à ce qu’elle tombe sur une écrivain qui doute elle-même de son mariage tout en cherchant l’inspiration pour son livre. En adoptant différents points de vue, Edward Yang affirme que chacun d’entre nous peut être terroriste à sa façon. Très moderne dans sa thématique comme dans son traitement, The terrorizers reste à Taïwan comme le meilleur film de Yang des années 80.


Changement de décennie, changement de style. A bright summer day, en 1991, marque un changement de sujet et de ton pour le réalisateur. A travers l’intrigue d’un meurtre survenant dans les années 60 à l’époque où Taïwan était encore cloisonnée et refermée sur elle-même, Edward Yang insiste sur les désillusions et la perte de l’innocence de jeunes gens désorientés par la déliquescence de leur environnement et de leurs repères. A bright summer day sera souvent cité aux côtés de A city of sadness (1989) de Hou Hsiao Hsien.

En 1994, il revient avec A confucian confusion, un film dont la banlieue Est de Taipei est le décor. Dans un rythme rapide martelé par des dialogues interminables il fouille astucieusement les notions de romance et d’argent qui préoccupent la nouvelle classe moyenne pour qui même l’art et la religion sont devenus sournois. Pour Yang, Taipei est devenue une ville dans un déguisement trop grand pour elle, où chacun s’épie en tentant de se camoufler aux yeux du monde. Cette comédie satirique connaît quelques envolées qui ne sont pas sans rappeler Woody Allen ou Robert Altman mais Edward Yang s’attache plus à la moralité de ses personnages. S’il en fait trop dans ce film, on ne peut toutefois pas lui retirer le mérite d’explorer de nouveaux territoires.


En 1996, Mahjong est une nouvelle fois centré sur Taipei, cité bouillonnante où la jeunesse se consume, terrain de jeu des convoitises libérales où quatre jeunes hommes tentent de survivre. C’est l’hommage vibrant d’Edward Yang à la Dolce Vita de Fellini. Il raille notre monde contemporain submergé par la surinformation mais ignorant de nos désirs réels. En constatant également la désagrégation des valeurs traditionnelles, l’impossibilité pour les jeunes de s’y identifier, il dépeint une génération projetée dans l’âge adulte sans l’appui d’un monde en perte de repères. Au-delà de son regard critique habituel, Edward Yang fait preuve de compassion envers ses personnages comme dans ce dernier baiser entre le garçon taïwanais Ko Yue-Lin et la fille française interprétée par Virginie Ledoyen.

Puis c’est en abordant une troisième décennie qu’Edward Yang nous livre son dernier opus. Dans A one and a Two, il nous livre peut-être sa vision la plus mâture de la société avec le portrait de trois générations qui se côtoient et se répondent dans le Taipei des années 2000. Au travers de cette famille de la classe moyenne, de ce père (Wu Nien-jen) employé dans une société d’informatique qui fait face à un choix de carrière et revoit son premier amour, de cette mère délaissée qui trouve refuge dans la religion, de leur fille (Kelly Lee) qui découvre les premiers sentiments amoureux, de Yang Yang (Jonathan Chang), leur fils de 8 ans qui photographie le dos des gens, cette partie d’eux-mêmes qu’ils ne peuvent pas voir, de la grand-mère alitée après une attaque, et de cet oncle jeune marié, le réalisateur mêle les vécus, les époques et les émotions pour embrasser la complexité de la société contemporaine. Sur les paysages urbains de la capitale glissent ces existences délicates qui se croisent et s’interpellent à travers le temps et l’espace. Au moyen d’une palette riche de sensations et de caractères, Edward Yang donne une touche incroyablement humaine à ce psychodrame, convoquant dans A one and a two l’essentiel des thèmes qui ont fait sa carrière, les mélangeant, les diluant ou les concentrant pour offrir au spectateur le plus beau tableau de Taipei du début du XXIe siècle. Nul ne savait alors qu’avec ce chef d’œuvre, il allait tirer sa révérence.


Mystere Vic, 12e PIFF, Octobre 2007

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